Le courant communisateur sujet politique ? - Bernard Lyon

mercredi, 25 mai 2005

La critique que fait François aux textes « Sur le courant comunisateur » et « Meeting permanent » a un point essentiel : Le courant communisateur serait posé par Meeting comme un objet politique, avec toutes les critiques que cela impliquerait pour nous : ce serait une organisation, qui tâcherait de regrouper des théoriciens et des alterno-immédiatistes plus ou moins critiques, sous une étiquette communisatrice vague, qui comme ce n’est pas demain la veille, ne gênerait pas, mais étiquette permettant d’unir - ne serait ce que virtuellement - les critiques les plus dures de l’altermondialisme, celles qui ne relèvent pas de sectes bordiguistes et/ou conseillistes ou de l’anarcho - réformisme, ce risque d’aller vers un regroupement opportuniste est indubitablement réel.
Malgré tout cet objet, ou ce sujet, « politique » (ou plus justement théoricopratique) pourrait-il exister légitimement c’est à dire de façon ni artificielle ni racketiste ? - Oui dans la mesure où toute autre position sur la révolution, qui poserait une transition entre révolution et communisme, apparaîtrait maintenant immédiatement, comme pure tactique sans fondement. Le courant communisateur est-il/sera-t-il donc un sujet socialement actif ? Peut-être que oui, au sens restrictif où les critiques anticitoyennistes deviennent sensées, par un « débouché historique » intégrant le cours du cycle actuel, et n’étant pas un dépassement invoqué ici et tout de suite. Les groupes et les individualités menant une critique théorique et/ou activiste-anticitoyenniste et engagés dans les luttes immédiates, petites ou grandes, peuvent dans le courant communnisateur, articuler leurs activités de maintenant avec le dépassement qui se produit.
Cette articulation, des activités actuelles avec le dépassement révolutionnaire, est la réponse à la question : Pourquoi les gens de TC et de La matérielle, d’une part et ceux qui se reconnaissent plus directement dans les textes évoquant une « aire de la communisation » d’autre part, veulent et peuvent faire Meeting ensemble ?
-Si le courant communisateur n’a pas encore conscience de lui même, c’est, dit François, qu’en fait il manque d’être, qu’il est une création ad hoc, un faire comme si.

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Je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’il serait un faire semblant, en fait le courant communisateur est un constat d’évidence, certes il manque beaucoup d’être, mais la conscience de lui-même lui vient maintenant de sa propre initiative de sortie de l’anonymat.
Toute la question est donc là : nous sommes dans l’angle mort et c’est dans cet angle mort que se produit le dépassement, c’est cette compréhension-là que nous mettons en avant dans l’affirmation de l’existence d’un courant communisateur. Ici et maintenant (immédiatement), il ne saurait y avoir communisation, l’articulation est dans la production du dépassement. La théorie et la pratique se trouvent, dans le courant communisateur et grâce à lui, confrontées à l’alternative (cf. les articles répondant à l’Appel) tout en reconnaissant être intriquées avec elle. L’immédiatisme et le rupturisme sont les deux formes de l’alternative proches de nous, c’est par elles que nous sommes confrontés à l’alternative, comme forme générale de ce qui dans les affrontements du processus révolutionnaire sera la socialisation face à la communisation.

Se lancer dans la panade est, sans doute, la seule façon d’élaborer la théorie du dépassement produit autrement qu’en termes abstraits. Si la question se pose maintenant et pas il y a 30 ans, c’est parce que notre théorie est confrontée maintenant, dans le cycle qui porte le dépassement du capital, aux tendances qui s’opposent à la limite démocrate radicale des luttes, qui s’opposent à l’absence de tout horizon au-delà du capital, c’est parce que, aussi prétentieux que cela peut paraître, notre théorie reste seule en piste, sans que ce soit, malgré les apparences, par impossibilité des autres. Face à l’impasse citoyenniste la communisation apparaît comme la seule issue, au sens que le programme n’existe plus et que l’alternative ne pose tout simplement pas de dépassement. Heureusement qu’on ne s’imagine pas construire le parti parce qu’alors on aurait du souci à se faire !
Bien sûr l’impasse était hautement prévisible, puisque le démocratisme radical n’a strictement aucune chance d’appliquer son programme de capitalisme humanisé. Le retour de la gestion keynésienne du capitalisme avec les politiques contra - cycliques du stop and go est totalement exclu, étant essentiellement contradictoire avec la dérégulation acquise de haute lutte contre la classe ouvrière, et avec la libéralisation totale des mouvements de capitaux. Le rétablissement des services publics maintenant privatisés, le redéveloppement d’une économie mixte, la hausse des salaires réels rééquilibrant le fameux partage salaires/profits, le retour des protections statutaires etc. sont exclus. Tous les acquis de la restructuration du rapport d’exploitation dans le sens de l’augmentation du taux de plus-value (taux d’exploitation) et du retour de formes de plus-value absolue (allongement du temps de travail journalier et sur la vie, et baisse en valeur absolue du salaire) resteront acquis. Tout programme de souveraineté alimentaire, faisant obstacle à la liberté du commerce restera lettre morte. Aucun obstacle ne sera non plus rétabli à la circulation des capitaux, car les capitaux doivent absolument continuer de pouvoir se valoriser n’importe où à tout moment et donc de pouvoir se déplacer en permanence et instantanément d’un secteur à l’autre, d’une région du monde à l’autre.
L’élection de Lula au Brésil et l’immédiate adoption par lui d’une politique financière rigoureusement libérale, aura été la preuve la plus aveuglante de l’impasse citoyenniste. Dans des pays comme la France et l’Allemagne l’installation d’un niveau de chômage incompressible de 10% de la force de travail (sauf bouleversement général de l’équilibre social à la Thatcher, auquel on peut d’ailleurs s’attendre à terme), est la forme que prend l’exploitation d’un salariat précarisé en profondeur, et dans lequel le chômage est totalement intégré comme un moment immédiat de son cycle et non comme un élément extérieur et parallèle, la merveilleuse « flexsécurité ». Les chômeurs et précaires travaillent, c’est le prolétariat entier qui est précarisé et flexibilisé. La situation de précaire est en passe de s’étendre aux dites classes moyennes, qui dans la spéculation immobilière est chassée de ses quartiers et exclue de l’achat de son logement. La précarisation est l’ennemie absolue du démocratisme radical qui postule un capitalisme démocratiquement régulé, assurant le plein emploi, et la sécurité sociale étendue à l’ensemble de la vie. L’impasse citoyenniste est mondiale, il n’y aura pas d’autre mondialisation, que la mondialisation capitaliste réelle : La mondialisation libérale, aucune revendication ne sera acceptée, ni le développement soutenable, ni la protection de l’environnement ni la taxation des mouvements de capitaux. Toutes les « horreurs économiques » toutes les « marchandisations » du monde vont se perpétuer. La prolétarisation accélérée de l’Asie, l’importation de main d’œuvre illégalisée, les délocalisations, le dumping social et environnemental, tout continuera et s’accroîtra de plus en plus vite. Aucun mouvement ouvrier nouveau ne viendra prendre le relaie de l’ancien, l’altermondialisme sera reconnu comme interlocuteur valable par l’OMC, la Banque mondiale, et le FMI, il sera remercié pour ses critiques constructives et ses propositions intéressantes et tout se développera comme avant. Les accords avantageux obtenus par Kirchner auprès des créanciers de l’Argentine, ne signifie aucunement un changement substantiel, la raison de l’abandon du recouvrement des trois quarts du montant des prêts est « tout simplement » l’impossibilité de les récupérer, c’est exactement ce qui c’est passé au Japon avec la reprise des dettes bancaires par l’Etat, les crises font parti du système, il y a des capitaux qui sont dévalorisés dans le cours du procès mondial de valorisation du capital général , cela ne remet pas en place la gestion Keynésienne ni à fortiori ce qui la fondait : le fordisme.

Les apologistes du capital qui se veulent malins et perspicaces, sont forcés de le voir, ainsi Alain Minc, un des chantres les plus enthousiastes de la restructuration, dans son livre « L’Economie capitaliste aux limites » écrit :

« L’économie mondiale connaît une révolution sans précèdent depuis quinze ans...La concomitance entre l’émergence des nouvelles technologies de l’information et la chute du communisme était fortuite. [Mais] C’est la mise en résonance de ces deux événements qui permet à la machine de tourner à plein régime... En revanche fonctionnant à grande vitesse le système fabrique comme par le passé un maximum d’efficacité et un maximum d’inégalité...Le marché et la redistribution était devenu des jumeaux inséparables garants du bon fonctionnement des sociétés occidentales. C’est cet équilibre qui fait doublement défaut... De là le vrai risque : nous sommes moins menacé par un krach des marchés d’ampleur cosmique que par l’incapacité d’inventer un Welfare State redistribuant des ressources entre pays et surtout au sein des pays émergents. L’absence de social-démocratie est plus pénalisante que les hoquets du monde financier [...]. Les libéraux les plus doctrinaires ne s’inquiètent pas d’un tel état de fait : ils sont convaincus que dispensé, de la sorte, d’entraves et de contre-pouvoirs le marché donne son meilleur, qu’il en résulte à long terme, un optimum collectif...c’est évidemment un pari. Il en existe un autre - et c’est le mien - qui considère comme aléatoire une situation qui voit les sociétés se polariser à l’excès. Espérer l’émergence d’une social-démocratie dans les nouveaux pays semble dès lors un réflexe naturel. Mais c’est aussi un voeu pieux : nulle part n’apparaissent les embryons de luttes sociales, les prémisses d’une bataille pour le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits, les fondements d’une politique de redistribution. La situation peut-elle évoluer à l’avenir ? Rien n’est moins sûr , car au stade où en sont ces pays de leur processus de développement, de tels indices auraient dus apparaître....La pérennité de déséquilibres aussi marqués peut être éthiquement condamnable. Signifie-t-elle pour autant un risque de déstabilisation du système ? Je le crois. Sous quelles formes ce risque se matérialiserait-il ? Impossible à prévoir. L’apparition dans ces pays de groupes violents réplique contemporaines des Brigades rouges ? ...La montée d’un populisme agressif....conduisant les dirigeants à des politiques erratiques et à mise en cause brutale des pays riches ? Le développement de mouvements de contestation violente se diffusant du tiers-monde vers le monde riche et vice versa, tel un mai 68 radical à l’échelle planétaire ? La naissance dans ces pays et en Occident d’une « internationale du refus » mieux armée pour mener un combat idéologique, en jouant sur les ressorts de la société médiatique que pour conduire des luttes sociales dans les usines mexicaines Ainsi l’économie contemporaine semble-t-elle à l’abri d’un accident endogène c’est à dire une explosion née du jeu même du marché...C’est en revanche en butant sur les sociétés civiles qu’elle trouve ses limites. La globalisation est en train de détruire à l’échelle mondiale le troc sur lequel l’Occident a fonctionné depuis un siècle : laisser au marché son efficacité, en bloquant, par d’autres voies, sa tendance naturelle à susciter des inégalités insupportables. Croire en revanche, qu’une infinie efficacité et d’extrêmes inégalités iront éternellement de pair relève de l’acte de foi. Il est, de ce point vue, minuit moins cinq. »

Les apologistes du capital posent que les limites n’étant pas endogènes elles pourraient être levées par des politiques sociales, bien sûr ces limites sont endogènes au rapport d’exploitation, mais l’important c’est le constat que ce qui c’est passé en Europe avec le mouvement ouvrier, lié à une époque où l’extraction de la plus-value n’était pas encore adéquate à elle même, où le travail avait encore une positivité à affirmer, ne se passe pas et ne se passera plus dans la nouvelle forme mondialisée du capital restructuré.
Minc à sa manière, regrette lui aussi l’impasse citoyenniste : celle de ce qu’il appelle : L’internationale du refus et l’impossibilité d’un mouvement ouvrier, une social-démocratie véritable. Il faut faire certes la part de l’alarmisme éditorial pour jouer les Cassandre lucides, mais il en reste pas moins que l’inexistence d’un quelconque « compromis » ( ici le troc efficacité - redistribution) induit chez lui et chez ses semblables, une inquiétude fondée sur un constat qui est le nôtre, rien dans ce cycle du capital ne médiatise plus le rapport de classe et sa contradiction est au niveau de la reproduction des classes (les inégalités insupportables)
On pourrait aussi considérer comme une limite, voire comme le signe d’une incapacité à exister réellement, le fait que Meeting fasse une certaine « promotion » de la communisation, que la communisation n’apparaisse pas seulement comme le sens de l’analyse des luttes, de manière naturelle en quelque sorte. D’une part ces analyses existent et d’autre part, il me semble que cette « promotion » est non seulement incontournable, mais nécessaire comme impact explicatif/polémique. Le courant communisateur est seul à poser ouvertement la production du communisme comme issue de la crise révolutionnaire, crise que le cours du capital et des luttes, le cours de la contradiction, produit maintenant. En cela il est un sujet, sinon « politique », du moins en passe d’être visiblement présent. Il y a une bagarre qui est menée pour que ce concept devienne incontournable, qu’il se dégrade en étiquette est un risque à assumer et à sans cesse borner. Présence incontournable, comme le suggère la formule Meeting permanent, incontournable pour les franges les plus lucides des éléments actifs, et pas seulement pour des anticitoyennistes déclarés. Le concept est repris par des gens qui ne saisissent plus la communisation comme action des prolétaires, qui pensent que la contradiction productrice de la communisation ne serait plus une contradiction de classe, là il y a aussi matière à bagarre et à délimitation. Il y a peut être « sujet révolutionnaire ad hoc » mais Il n’y a pas de stratégie, il n’y a pas de tactique, il n’y a qu’une initiative de sortie de l’anonymat qui implique une action concertée pour conserver la cohérence de nos positions et proposer à ceux qui reconsidèrent les leurs (communistes de conseil ou anarchistes, anticitoyennistes ou autonomes ou même démocrates « ultra-radicaux » ) en y intégrant les critiques que les communisateurs leur font, un lieu de discussion et un moyen qui, même s’il ne correspond pas vraiment à ce qu’on souhaite, assure l’essentiel, l’existence d’une expression du devenir révolutionnaire que nous pensons être le seul réel .
Si le dépassement communisateur se présente maintenant comme le seul débouché vis à vis de l’impasse citoyenniste, ce dépassement n’est pas ce qui reste par l’impossibilité de tout autre développement. La communisation est ce qui se produit, en tant qu’anticipation, du devenir de la contradiction de classe en crise généralisée, c’est là l’impossibilité de tout autre développement.
Le changement théoricien, que François pense nécessaire pour que le courant communisateur puisse réellement exister n’a pas eu lieu comme il l’envisage, mais si des textes comme « la théorie de l’écart » sont possibles maintenant, c’est bien que des changements ont lieu, ce n’est pas ce constat qui nous a amenés directement à dire qu’un courant communisateur existe, mais la concomitance est significative.
La production du dépassement n’est pas l’incarnation d’un concept actuellement avancé par quelques expressions théoriques. La communisation, l’abolition des classes, par les prolétaires, dans l’emparement de la totalité sociale et leur autotransformation en individus immédiatement sociaux, n’est pas l’effectuation d’un programme. La communisation n’est pas la victoire de l’anticitoyennisme ni même celle du courant communisateur.